LE COIN POÉTIQUE DE FRIPOU



 
AccueilS'enregistrerMembresCalendrierRechercherGalerieConnexion
Derniers sujets
» LES EXQUIS MOTS (citations, humour, proverbes insolites)
Aujourd'hui à 13:05 par André Laugier

» Sannes en Luberon
Aujourd'hui à 12:46 par André Laugier

» La poésie Gourmande
Aujourd'hui à 12:24 par André Laugier

» MES CITATIONS & APHORISMES
Aujourd'hui à 12:18 par André Laugier

» LES EXQUIS MOTS À LA RIME S'ARRIMENT
Aujourd'hui à 9:21 par Flamme

» Les plus beaux poèmes sur les animaux.
Dim 22 Oct - 11:46 par Flamme

» Le dessin du jour (humour en images)
Dim 22 Oct - 11:43 par Flamme

» Fin d'été dans les Savoies
Dim 22 Oct - 11:24 par André Laugier

» À tous les profs et autres...
Sam 21 Oct - 19:22 par André Laugier

Statistiques
Nous avons 43 membres enregistrés
L'utilisateur enregistré le plus récent est Regis

Nos membres ont posté un total de 23187 messages dans 3571 sujets

Partagez | 
 

 LA GRAND-MERE (conte autobiographique)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
pierrot-lunaire

avatar

Messages : 428
Date d'inscription : 25/01/2015
Age : 64
Localisation : Ile de France

MessageSujet: LA GRAND-MERE (conte autobiographique)   Sam 21 Mar - 17:20

***C’était l’époque où, à une demi-lieue de marche de Limoges, la capitale du Limousin, la campagne verdoyante faisait oublier le chef-lieu, où les champs s’étendaient à perte de vue, laissant deviner les premiers contreforts du Massif-Central. Les paysans ne possédaient pas encore de tracteurs. Ils labouraient leurs champs en faisant tirer la charrue par deux puissants chevaux. Je me souviens fort bien de deux énormes percherons : l’un portait une robe d’albâtre, l’autre une robe de jais. Les jardins abondaient en beaux et gros légumes nourris par une terre riche sous le climat océanique et continental de la Haute-Vienne.

***Le Mas-Blanc désignait un modeste village et les quelque quatre ou cinq maisons gravitant aux alentours ne déparaient pas encore le paysage. C’est dans une de ces demeures, achetée avant la guerre par mes cousins, dans une chambre gentiment aménagée, que vivait la Grand-Mère. Au hameau, on l’appelait la Maria, en articulant le nom sans que cela fût pour autant péjoratif ; ainsi le voulait la tradition. On connaissait la Marie du Mas-Vergne, la Marguerite de Naugeat. La Grand-Mère était la Maria du Mas-Blanc.

***L’histoire de sa vie aurait pu se lire dans un roman d’Emile Zola ou d’Eugène Le Roy. Durant sa jeunesse, elle connut le travail harassant de l’usine pour un salaire de misère. Elle devait parfois une semaine de pain au boulanger ou des médicaments au pharmacien. On ne parlait pas encore de Sécurité Sociale. Il lui arrivait, le dimanche matin, d’offrir ses services chez les paysans des environs, en plumant des volailles, je crois, afin de rendre la soupe un peu plus copieuse.

***Elue Reine de beauté du Limousin dans sa jeunesse, elle n’avait eu qu’une alternative : épouser son fiancé ou être jetée par lui dans la Vienne. Force lui fut donc de se marier avec cet aimable jeune homme, exerçant le dangereux métier de couvreur. Celui-ci, hélas ! perdit la vie en tombant d’un toit. La Grand-Mère se retrouva dans un extrême dénuement et dut s’installer chez ses enfants.

***Les années passèrent.

***Je n’ai de souvenirs que ceux d’une adorable vieille dame à la peau parcheminée. Je la revois assise dans le jardin, sous son parasol, maniant son tricot avec un art et une technique qui transformaient ses doigts en autant de baguettes magiques. Entre ses quatre aiguilles naissaient mainte paire de chaussettes de laine grises ou noires. Elle savait vous tourner un talon comme personne.

***Il lui arrivait de rester des heures entières dans un grand fauteuil d’osier, le regard tourné vers le ciel ou l’herbe, face à l’énigmatique nature. Si on lui demandait : « qu’est-ce que tu fais, Grand-Mère ? » Elle répondait simplement : « je médite. » En quelle langue pensait-elle ? En français, en patois ? Elle n’avait jamais appris à lire ou à écrire, mais sa génération fut probablement l’une des dernières à utiliser le parler local qui, dit-on, est un vestige de la langue des troubadours. Actuellement, peu de personnes peuvent encore exceller dans ce surgeon régional de l’antique latin. Moi qui suis son arrière-petit-fils, c’est à peine si je comprends deux ou trois mots. Le patois, ainsi l’appelle-t’on alors qu’il s’agit, en vérité, d’une langue, s’éteindra dans mon entourage, misère ! à la prochaine génération. Dieu merci, des personnes de bonne volonté le maintiennent et même, je crois, l’enseignent à des passionnés de langues régionales.

***La Grand-Mère restait très fidèle à ces traditions dont l’origine se perd dans la nuit des temps, mélange curieux de superstitions et de légendes, avec un soupçon de paganisme, que les aînés transmettaient à leurs descendants, le soir, à la veillée. Le diable, les démons, l’enfer, les malédictions et le fameux mauvais œil y avaient souvent bonne place, mais aussi, tout naturellement, les anges, le paradis et le Bon Dieu auprès de qui étaient assis les ancêtres. Ainsi, s’étant trouvée veuve de bonne heure, elle disait à ses petits enfants qui, comme tous les gamins de la campagne rêvaient d’aller quérir les oiseaux dans les nids : « laissez cet oiseau, petits, c’est peut-être votre Grand-Père qui revient nous souhaiter le bonjour. » De sa fenêtre, le soir, je regardais les grands chênes aux troncs puissants et massifs se détacher, fantomatiques, dans le soleil couchant. La Grand-Mère m’affirmait que si j’écoutais attentivement les arbres de la lande, quand la nuit humide descend, je pourrais les entendre parler. Alors, j’écoutais ces géants séculaires et je comprenais leurs paroles mystérieuses quand le vent sifflait entre leurs branches. Elle me disait : « ne t’approche pas du lavoir, petit, sinon la Gourgou qui vit au fond de l’eau te prendra par le pied et t’entraînera sous la vase. » Effectivement, lorsqu’on lavait les draps, la tête de la Gourgou faisait une bosse sous le tissu. Je la voyais et passais à distance respectueuse du lavoir.

***La Grand-Mère racontait aussi que de vilains loups aux yeux rouges erraient, la nuit, dans la campagne. Ils venaient chercher les petits enfants désobéissants pour les manger. Alors, je souriais car je n’avais pas peur des loups, comme tous les gamins de mon âge, mais quand même, je n’étais pas trop rassuré et j’allais me blottir dans les bras si doux de mon Aïeule.

***J’adorais aussi écouter la Grand-Mère évoquer son enfance et sa jeunesse, tous ces événements me paraissaient terriblement lointains. Pensez ! Être née au dix-neuvième siècle. Je n’avais pas la moindre idée de la vie à cette époque.

***À l’occasion, elle me donnait des gâteaux et, suprême récompense, elle me glissait une pièce dans la main, en disant à voix basse : « ne le dis pas, petit, cela reste entre nous. » Bien sûr, tout le monde le savait dans la maison mais je me gardais bien de montrer ma jolie pièce. Bien-sûr, puisque c’était un secret.

***Et puis un triste jour, le drame arriva. La terrible nouvelle tomba comme une masse : la Grand-Mère nous avait quittés. Tout simplement, elle s’était endormie et avait oublié de se réveiller. Son départ pour le Paradis restera son dernier secret.

* * * * * * * * * * * *

***Maintenant, je regarde les arbres mais je ne les entends plus. D’ailleurs, que pourraient-ils me raconter, derrière leurs grilles, dans l’enfer des villes ? La métempsycose m’intéresse mais je suis un peu comme l’agnostique qui pense : je crois en Dieu, mais… La Gourgou s’est probablement noyée dans son lavoir. Les bosses sous le linge ne sont que de grosses bulles d’air. Du reste,  la machine à laver pourrait-elle recevoir dans son tambour métallique cette inquiétante créature ? Quant aux loups, ils ont déserté nos campagnes depuis longtemps. Tant mieux ! Ce sont des animaux peu fréquentables. Et puis, je suis devenu obéissant, alors… Certes, je mange toujours des gâteaux, mais ceux du pâtissier ou du supermarché. Ils leur manquent ce goût de tendresse et d’affection, ce goût de secret.

***Et si toutes ces légendes étaient vraies, si la Grand-Mère avait dit la vérité, je le croirais. Seulement voilà, même si j’agis parfois, malgré mon âge, comme un gamin, on me le dit souvent, je ne suis plus un enfant.

***Au fait, si un oiseau vient se percher sur le bord de votre fenêtre en inclinant sa petite tête, ne lui faites pas de mal. C’est peut-être la Grand-Mère qui revient nous souhaiter le bonjour.

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
fripou
Admin
avatar

Messages : 3290
Date d'inscription : 17/10/2010
Age : 53
Localisation : Gironde

MessageSujet: Re: LA GRAND-MERE (conte autobiographique)   Dim 22 Mar - 8:29

Les grands-mères ont souvent des vies extraordinaires pour les enfants. Elles savent les histoires, elles savent écouter la vie en silence. Elles sont les témoins du passé et quand leurs yeux s'éteignent ce sont tous nos souvenirs qui perdent leur couleur.
Une bien belle prose Pierrot.
Bon dimanche. oisami
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Flamme
Admin
avatar

Messages : 3865
Date d'inscription : 04/01/2011
Age : 70
Localisation : Près Bordeaux

MessageSujet: Re: LA GRAND-MERE (conte autobiographique)   Dim 22 Mar - 9:04

Ton récit pierrot est superbe ! Je me suis laissé prendre à cette grand-mère qui ressemble étrangement à mon arrière grand-mère...Elle savait se débrouiller malgré ses malheurs, et elle méditait en patois ou en une autre langue, elle seule pourrait le dire !
Elle nous en apprenait cette Maria, et les enfants la croyaient.
Une belle écriture Pierrot et bien entendu on respectera l'oiseau qui viendra nous saluer...et si c'était notre grand-mère !!!
Beaucoup d'émotion à cette lecture.
Bravo et merci.
bibi2 oiseau

_________________
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
pierrot-lunaire

avatar

Messages : 428
Date d'inscription : 25/01/2015
Age : 64
Localisation : Ile de France

MessageSujet: A Fripou   Mar 24 Mar - 16:13

En fait, dans ce conte, je mélange une arrière-grand-mère et sa fille, donc une grand-mère (une grand-tante pour moi), deux solides campagnardes avec des souvenirs d'une vie rude loin de la ville. L'arrière-grand-mère, qui fut trisaïeule peu de temps, avait traversé deux guerres. Deux temps en temps, il m'arrive de me remémorer les derniers grands repas de famille quand l'arrière-grand-mère finissait au dessert de nous raconter son travail en usine après une enfance passée à garder les vaches, en sabots.
Nostalgie d'un temps à jamais révolu.

Merci d'avoir pris le temps de lire cette histoire un peu longue.

bis oeil signa

pier
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
pierrot-lunaire

avatar

Messages : 428
Date d'inscription : 25/01/2015
Age : 64
Localisation : Ile de France

MessageSujet: Re: LA GRAND-MERE (conte autobiographique)   Mar 24 Mar - 16:22

Une fois, un pigeon est venu se percher sur le bord de ma fenêtre. Ma fille était à la maison. Je lui ai dit : "tu vois cet oiseau, ma chérie, c'est peut-être Patricia (ma femme décédée) qui revient nous dire un petit bonjour". Je crois à la métempsychose, elle m'aide à supporter ma solitude. Et puis je repense aussi à la Grand-Mère (comme j'ai écrit à Fripou, le mélange de deux grand-mères limousines) et je me dis que par rapport à leur vie, la mienne est tranquille.
Merci d'être venue me lire.

bis2 berna2 oeil ping

pierrot
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Invité
Invité
avatar


MessageSujet: Re: LA GRAND-MERE (conte autobiographique)   Mer 15 Avr - 0:14

Une belle histoire de grand-mère que j'ai aimé.
Je n'ai pas connu mes grand-mère qui sont mortes jeunes et elles m'ont manqué. Je n'ai pas connu mes grand-père non plus d'ailleurs. J'avais une grande-tante la sœur de ma grand-mère maternelle qui était pour nous notre grand-mère.
A la Réunion on appelle les personnes âgées "Gramoune"
Merci pour cette belle histoire.petitbis
Revenir en haut Aller en bas
CLARI

avatar

Messages : 661
Date d'inscription : 20/03/2015
Age : 71
Localisation : Petit nuage duveteux

MessageSujet: Re: LA GRAND-MERE (conte autobiographique)   Mer 15 Avr - 12:27

Quel magnifique récit cher Pierrot.

Ah ces chères grands-mères. Heureux celui qui en profite longtemps et reste proche de la sienne.

Merci pour ces jolis souvenirs.

Amitiés

_________________
clari  grosbiz amchienchat       
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Invité
Invité
avatar


MessageSujet: Re: LA GRAND-MERE (conte autobiographique)   Dim 26 Avr - 22:36

Merci Pierrot pour cette belle histoire. Au fur et à mesure de la lecture me reviennent soudain en mémoire des anecdotes semblables.
Chez nous, on racontait aux enfants qu'ils ne devaient pas s'approcher des puits car une "tire-vieille" cachée tout au fond n'attendait que cela pour les faire tomber dedans.

Et de me demander avec émotion quels souvenirs de leurs grands-parents garderont nos petits-enfants quand ils parleront de nous à leurs propres descendants...

Amicalement


Dernière édition par Amarante le Lun 4 Mai - 21:22, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Tonin Dulot

avatar

Messages : 483
Date d'inscription : 11/03/2015
Age : 69
Localisation : Lot

MessageSujet: Re: LA GRAND-MERE (conte autobiographique)   Lun 27 Avr - 8:08

Peut-être que les oiseaux transportent des âmes envolées....

Ton récit est fort bien écrit...la main était guidée par le coeur

Bravo Pierrot
Tonin
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
pierrot-lunaire

avatar

Messages : 428
Date d'inscription : 25/01/2015
Age : 64
Localisation : Ile de France

MessageSujet: A Clari   Lun 4 Mai - 16:21

Les grand-mères ont une fâcheuse tendance à partir quand on est trop jeunes encore pour profiter de leurs histoires, de leurs chansons et de leur tendresse.
Je n'ai que de bons souvenirs de mes grands-parents.
Maintenant, je suis le grand-père et je rêve de gâter mon petit-fils.

bis  brouettefleurs  pier
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
pierrot-lunaire

avatar

Messages : 428
Date d'inscription : 25/01/2015
Age : 64
Localisation : Ile de France

MessageSujet: A Amarante   Lun 4 Mai - 16:27

La tire-vieille est une proche cousine de la gourgou (ce mot dérive sans doute de gorgone).
Mon petit-fils est encore trop petit pour que je lui parle de ses arrière-arrière-grands-parents. Je lui parlerai d'eux avec la plus grande tendresse et j'aurai pour illustrer mes propos beaucoup de souvenirs.

bis oeil pier
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
pierrot-lunaire

avatar

Messages : 428
Date d'inscription : 25/01/2015
Age : 64
Localisation : Ile de France

MessageSujet: A Tonin Dulot   Lun 4 Mai - 16:33

Je crois que beaucoup de religions traitent de le métempsychose. Je ne sais pas pourquoi mais je crois à la réincarnation.
Cette histoire a beaucoup plu à ma famille, si je me souviens bien.

oisami        alcool         Tonin

pier
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: LA GRAND-MERE (conte autobiographique)   

Revenir en haut Aller en bas
 
LA GRAND-MERE (conte autobiographique)
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» LA GRAND-MERE (conte autobiographique)
» ma petite grand mere
» trucs de grand mere
» ASTUCES DE BEAUTE, ASTUCES DE GRAND MERE !
» REMEDES DE GRAND-MERE

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
LE COIN POÉTIQUE DE FRIPOU :: Prose et conte-
Sauter vers: