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 LES VERS BRISÉS (Prosodie)

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André Laugier

André Laugier

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MessageSujet: LES VERS BRISÉS (Prosodie)   LES VERS BRISÉS  (Prosodie) EmptyJeu 26 Mai - 12:42


PETIT LEXIQUE POÉTIQUE

LES VERS BRISÉS

Non, mes amis, il ne s'agit pas d'une boutade ou d'une fable express sur les lunettes, mais bien d'un exercice poétique. Ce terme désigne, en fait, deux pratiques différentes. Ces vers riment non seulement par la fin, mais également par la césure. Il s'agit d'un procédé d'enrichissement du vers assez rarement utilisé en raison de sa difficulté.

En un premier temps, on appelle vers brisés des vers dont deux lectures sont possibles en les séparant verticalement. Le poème, rimé, semble se présenter normalement, lors de sa lecture, et il détermine un premier sens. Mais si le lecteur approfondit et coupe les vers à la césure, il obtient deux poèmes, chacun ayant un sens complet à condition, bien entendu, qu'on ait pris soin de rimer également à l'hémistiche.

Des poètes comme ARAGON ont utilisé le procédé. Mais, bien avant, les romantiques en faisaient un jeu d'écriture seulement limité par l'imagination du poète. En voici, ci-dessous, un bel exemple signé Mellin de SAINT-GELAIS (1574) :


De coeur parfait,// chassez toute douleur.
Soyez soigneux, //n'ayez de nulle feinte.
Sans vilain fait, //entretenez douceur.
Vaillant et preux, //abandonnez la crainte.

Vous pouvez constater qu'il est possible de lire de façon linéaire le quatrain tel qu'on le fait habituellement, mais que l'on peut, également, le lire en le divisant :


De cœur parfait
Soyez soigneux,
Sans vilain fait,
Vaillant et preux

Puis :


Chassez toute douleur.
N'ayez de nulle feinte.
Entretenez douceur,
Abandonnez toute crainte.

Chaque quatrain rime. N'est-ce pas éblouissant ! ? Trois lectures s'offrent au lecteur pour un seul quatrain, sans que la compréhension du texte en soit altérée.

Ce petit jeu conduit souvent à cacher un message dans chaque partie du poème, en faisant en sorte que la contradiction soit totale. On en arrive au moins à deux sens différents : le poème tel qu'il apparaît à une lecture totale, et le poème obtenu en lisant les premiers hémistiches, un autre en lisant les deuxièmes hémistiches. C'est de la haute voltige et du grand art !

En voici un autre exemple plus récent de Noël PRÉVOST, puisqu'il date de 1981 :


Toujours nous aimerons le travail et l'effort
Le loisir et les jeu sont choses détestables.
Mes amis, méprisons le paresseux qui dort,
Le pauvre besogneux, c'est l'homme respectable.
Soyons les compagnons du noble travailleur,
Du flâneur qui repose, il faut haïr le choix !
J'aime cette leçon qui prône le labeur,
Ne pas faire grand chose est indigne de moi.

Vous venez de lire ces vers de façon habituelle. Reprenez-les en ne lisant que la partie de gauche (1er hémistiche), allant à la ligne, à chaque barre de fraction :

Toujours nous aimerons// le travail et l'effort
Le loisir et les jeux// sont choses détestables.
Mes amis, méprisons// le paresseux qui dort,
Le pauvre besogneux,// c'est l'homme respectable.
Soyons les compagnons// du noble travailleur,
Du flâneur qui repose,// il faut haïr le choix !
J'aime cette leçon// qui prône le labeur,
Ne pas faire grand chose// est indigne de moi.

Le texte amputé du second hémistiche demeure totalement compréhensible. De même, si vous ne lisez que la partie de droite (2ème hémistiche), là aussi tout reste clair et linéaire, puisque nous obtenons :


Le travail et l'effort
Sont choses détestables.
Le paresseux qui dort,
C'est l'homme respectable.
Du noble travailleur,
Il faut haïr le choix !
Qui prône le labeur,
Est indigne de moi.

Mais là, le sens devient différent à la lecture. Le "vers brisé" qu'on a considéré assez longtemps comme la négation de l'art, en est, au contraire, le complément. Le vers brisé comme vous pouvez le constater, à mille ressources. On trouvait déjà l'utilisation de cette forme de vers dans les comédies de MOLIÈRE ; cela conférait un élément comique, non négligeable, morcelant le dialogue qui en prenait de superbes saveur.




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La poésie se nourrit aux sources de la prose et s'embellit au concerto des mots. (André Laugier)
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