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 Le philosopher poétisant (Essai)

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André Laugier

André Laugier

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MessageSujet: Le philosopher poétisant (Essai)   Le philosopher poétisant  (Essai) EmptyVen 12 Juin - 20:00



LE PHILOSOPHER POÉTISANT OU LE POÉTISER PHILOSOPHANT ?

ESSAI.


"Une philosophie pour les sciences existe. Il n’en existe pas pour la poésie" affirmait monsieur de Lautréamont. Et pourtant, que cette définition me paraît simplificatrice si on ne la réordonne pas à la question du « vrai ». S’il est avéré que la poésie vient remplacer la philosophie lorsque celle-ci s’épuise et échoue à proposer des réponses, puisqu’elle expose plus d’idées profondes que cette dernière qui ne se sert que de la raison, toutes deux me paraissent étroitement liées à une fonction d’expressivité ontologique, cette partie de la métaphysique qui s’intéresse à l’être en tant qu’être, indépendamment de ses déterminations particulières. Mallarmé fut un ardent défenseur de ce principe, et a développé la thèse de poétiques réflexives fortement philosophiques.

Comme disait Fontenelle : « Dans les premiers temps, la poésie et la philosophie étaient la même chose ; toute sagesse était renfermée dans les poèmes. Ce n’est pas que par cette alliance la poésie valût mieux, mais la philosophie en valait beaucoup moins ». Doit-on en déduire que si les deux cohabitent, de leur seule rencontre peut se résumer la sacralisation de la parole poétique qui réduirait le concept philosophique à un simple lien empêchant de penser en vérité, puisque ne confirmant pas le dire du philosophe sur le poète, ce dernier prétendant occuper la place de maître d’objectivité, de fidélité et de franchise ? Je ne le pense pas ; la poésie doit échapper à cette réduction puisqu’elle sert des idées, des pensées, des principes inspirés par des effets de signifiance qui acceptent leur non-conceptualité tout en donnant à réfléchir et à vivre dans, et de par le langage.

Dans nos temps modernes la poétique a-t-elle réactualisé ce rapport initial et paradoxal, tandis que la philosophie semble être associée au siècle de l’affirmation des rationalités scientifiques et celui de la crise de la raison proprement philosophique ? On le sait, la question de langage est au croisement de ces deux mouvements de sens inverses. Où en est donc la poésie ? On serait tenté de dire que le poète n’exprime qu’une vérité déguisée, immédiate, autrement dit une forme de conviction, de foi, de sagesse basées sur une apparence non fondée, non conceptuelle, et que la poésie est seulement un mimèsis qui en réduit l’usage à la représentation du réel par des moyens langagiers spécifiques, une sorte de conception ornementale au service de l’imitation, comme préconisé par Aristote.

Je ne le crois pas non plus, étant donné que le poète a toujours été à la recherche du dépassement spirituel de lui-même ; la mimèsis induirait plutôt l’impersonnalité. Victor Hugo, dans sa « Fonction du poète » a, je pense, merveilleusement défini la caractéristique du poète et de la poésie :


Peuples ! écoutez le poète !
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé !
Des temps futurs perçant les ombres
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n’est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme.
Dieu parle à voix basse à son âme
Comme aux forêts et comme aux flots !


La poésie n’est pas seulement un outil communicationnel, tel que le soulignait Mallarmé, mais elle véhicule et explore en le chargeant de sens, le subconscient, les réflexions philosophiques les plus profondes et amène à réfléchir. Elle a un dessein pédagogique et réflexif, une intention morale grâce à l’acuité du poète et à ses messages chargés d’espoir et de lucidité sur la vie, sur la société. Tout cela cultivé à travers une grande variété de tons et de formes. Peut-on penser autrement la poésie que basée sur ces deux modes : parole poétique et fonction de penser ?

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OU LE POÉTISER PHILOSOPHANT ? (2)


La maîtrise de la philosophie, je serai tenté de dire son emprise sur la poésie, est destinée dans le sens limitatif du terme, à se satisfaire d'une fonction d'expressivité purement pédagogique, restrictive par le respect du vrai au juste, et conduit, de ce fait, à une intervention incontournable dans la pratique poétique. Certains chercheurs et linguistes donnent à penser que la norme du jugement philosophique est celle de la dianoia (intelligence et exercice de la réflexion), qui pourrait se traduire, plus simplement, par : savoir, connaître et écrire, à laquelle la poésie ne pourrait prétendre. Pour eux, le dire poétique est a-dianoétique, car il ignore la fonction de l'enchaînement des raisons véritatives. Il me semble que' c'est porter un jugement erroné, étant donné que le "vrai philosophique" va au-delà de ces considérations de l'exercice de la langue qui se tient souvent figée aux limites de la sensation, et de son processus de communication. Car, enfin, comme le disait avec juste raison Mir Fendereski : "Là ou s'arrête la connaissance ou la vocation du philosophe, là commence la connaissance et la vocation du poète".

J'ai toujours pensé, depuis que je m'intéresse à la poésie, que celle-ci exprimait plus d'idées profondes que la dite philosophie. Premièrement parce que la raison en est que la philosophie ne sert que l'entendement, souvent froid et figé, hermétique aussi, alors que la poésie, dans son inspiration divine, peut mettre la philosophie au service d'une imagination créatrice de l'enthousiasme. Et secondement, parce que ces derniers moyens me paraissent aller plus loin que le premier, simplement humain.

La poésie n'a jamais été (et ne sera jamais) coupée du monde, de ses préoccupations, puisqu'elle reflète en elle-même la société, et que le fait que chaque poète voit et connaisse une société différente, donne naissance à une poésie différente. La poésie est donc aussi une métaphysique puisqu'elle doit exprimer l'au-delà lorsque les explications rationnelles et raisonnables font défaut. Elle se fait alors interrogatrice, intelligente, prospective et philosophique.

Le formalisme tend à réduire la poésie à une forme de propagande inutile d'auteurs engagés ou d'écrivains illuminés, en décalage avec leur époque, déniant toute situation du poème au sein de la communauté humaine. C'est, à mon sens, une grave erreur : la poésie n'est pas liées à une subjectivité enfermée en sa singularité pure ; cela serait faire injure à tous les poètes pour qui l'art poétique est une forme élaborée de l'activité humaine, cette sorte de praxis-poièsis qui constitue le monde et le transforme, et dont les poètes ont été les précurseurs, les visionnaires. La poésie n'est pas seulement un assemblage de mots destinés à la rime, mais elle a, de tout temps, participé à cette évolution à la fois de rêve et de réalisme philosophique qui puise en la conception du monde son inspiration. Mais, du même coup, en réduisant l'écart entre la philosophie et en décrivant ce qui demeure invisible aux yeux des autres hommes, elle a une fonction éducative grâce à cette autonomie qui distend le lien l'unissant à la théorie vraie de l'histoire.

Il convient de souligner, par conséquent, sa fonction autonome d'expressivité qui est simultanément une fonction de purification à visée thérapeutique de la subjectivité humaine. Sa vérité réside en son effet pathétique ou pathique. Elle suspend la réalité quotidienne par la puissance du verbe et par le rythme du dire. On peut en déduire qu'elle est à la fois technique et un art, tout aussi révélatrice des vérités profondes enfouies dans l'inconscient de l'homme qui rêve tout éveillé. La poésie doit être considérée comme appartenant à la fois au domaine de la pensée, mais aussi à celui de l'imagination et de la sensibilité.

En son immanence langagière, le poème est le plus sûr moyen d'authentifier un transport des passions ; sa faculté devient la fonction de communication instrumentale : la semblance vraie du dire poétique se suffit en son ordre.

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Le risque demeure, toutefois, d’une subalternisation de la poésie à la philosophie si le poète l’érige en théorie générale des jeux emphatiques du langage, en s’imaginant imposer son code linguistique dans une pratique des grammaires enfermées dans un langage spécifique, et très méthodologique. N’oublions pas, amis poètes, que le rapport romantique est un exclusif littéraire et poétique qui parachève ce que la philosophie, en ses meilleurs intervalles, ne peut qu’exposer, sans le révéler de façon aussi lyrique, imagée et significative.

Le philosophe inconscient qui sommeille dans l’esprit de bien d’entre nous, est convié à se laisser d’abord guider par le poète en s’engageant dans une pensée méditante. Si, en poésie, le rôle de la philosophie n’a pas comme tâche qu’à penser une fin en tant qu’ontothéologie, il reste à penser, sous son ouverture même »l’ouvert de l’être », ce que les Grecs appelaient aletheial, et qui signifie : la vérité. Pour échapper à l’ontothéologie, il faut, tant soit peu, analyser la relation interhumaine sortant de l’intentionnalité : désir, recherche, question. Le poème ne renvoie jamais « l’étant » à une étant supposé dire « l’étant maître ». Il n’a jamais eu pour vocation d’être l’attente de quelque fonds caché. Il prononce la parole « être », et il parle et atteste en fonction de l’Être uniquement parce que l’homme (le poète en particulier) peut dire « est ». C’est avec le don du poème que l’individu découvre son historicité.

La philosophie a toujours été un peu en délicatesse avec la poésie, ayant du mal à prendre acte de la spécificité de la non réflexicité de celle-ci, ou d’une réflexivité qui exclut toute fondation autre que l’opération acte poétique. Il convient toute de même, au-delà de ces considérations langagières de noter que depuis l’époque Grecque, les deux matières qui fondent la pensée humaine, n’ont jamais été considérées, par les philosophes eux-mêmes, comme antinomiques, mais complémentaires. On part donc du postulat que si l’homme entier n’est pas dans la philosophie, la totalité de l’humain n’est pas, non plus, dans la poésie. Il existe par conséquent ce qu’on pourrait appeler comme deux parties dans l’homme qui écrit en poésie ou en littérature : le philosophe et le poètes. Ils s’enrichissent l’un au contact de l’autre, non de manière radicale, mais en se suppléant. On pourrait dire, dans l’absolu, que nous trouvons l’homme concret et individuel dans la poésie, et l’homme dans son histoire universelle (dans son vouloir être) dans la philosophie. Sans être sectaire, je considère la poésie comme « rencontre » , comme « don », comme « découverte » de la grâce, tandis que la philosophie est une quête permanente, une recherche guidée par une « méthode ».

La poésie est l’art de l’émotion, complexe et unique, éphémère souvent, que l’artiste ressent et qu’il désire, malgré tout, exprimer, extérioriser, voire immortaliser ; le véritable poète ne peut manifester, à mon sens, que ce qu’il connaît, éprouve et perçoit. Il a toujours pris pour modèle la réalité, mais il sait judicieusement lui ajouter ce quelque chose, cette touche légère, qui la rend plus belle, plus émouvante, plus poétique, et qui la complète. Les mots sont souvent usés par le bavardage ou par une rhétorique trop persuasive, conseillère ou rébarbative. C’est sans doute pour cela qu’une autre parole existe : la parole poétique ; et c’est là que le style l’emporte sur toutes les autres considérations philosophiques, puisqu’il est unique et investit la langue en lui donnant cette forme expressive, musicale, harmonieuse tant appréciée chez les poètes. On trouve dans le style le don de la métaphore brillante et puissante ; l’art de ciseler l’écriture et de la rendre accessible à tous. Le philosophe n’est pourtant pas obligé, par profession, d’obéir et de s’en tenir à un langage quasi-hermétique, obscur et technique. Il ne doit pas oublier la forme car, même sur des sujets difficiles, une phrase ample, souple, balancée, et avec l’appui d’une langue esthétique ne doit pas être négligeable. Il y a une poésie latente en toute expression du langage.

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Ce serait une illusion de la pensée fragmentaire que de vouloir ériger des barrières inflexibles entre les formes du langage, surtout envers celui consacré à la parole poétique. Sa diversité frappe son universalité par-delà les multiples variantes linguistiques et historiques qui la distinguent d’autres pratiques littéraires. On se rend compte que saisir sa fonction et sa structure profonde, n’engagent pas seulement la forme intrinsèque du poème, mais la manière de le penser, dont il informe l’expérience humaine. Il y a, c’est incontestable, une vue poétique du monde. C’est pour cette raison que la poésie se confond presque avec la littérature, accueillant une très grande diversité de genres. Nous devons bien nous garder d’opposer le réalisme de la prose à un prétendu subjectivisme de la poésie, étant donné que la frontière, il est vrai, entre l’une et l’autres est fluctuante, n’excluant pas les échanges.

La poésie est, par excellence, un langage figuré puisque la signification poétique transgresse les distinctions établies par le sens commun ; elle peut être foncièrement double, ambiguë, voire ambivalente. Ses figures qu’elle privilégie sont celles qui établissent des ressemblances entre des choses différentes. J’en ai donné plusieurs exemples dans mes poèmes sur les antonymes, et qui de par ces alliances de mots et d’oxymores, suspendent le principe de non-contradiction qui régit l’énoncé logique. Nous sommes là, par conséquent, en pleine philosophie. (Mais une philosophie non asservie à une linguistique froide et hermétique). Et on sait le rôle capital joué depuis toujours, en poésie, par les figures d’analogie, qu’il s’agisse de comparaisons, de métaphores et d’allégories qui rapprochent des réalité parfois très éloignées, selon l’interprétation qu’en donnait Reverdy. La métaphore fait l’image par une équivalence généralisée entre le langage et l’homme. Cette correspondance entre l’homme et le langage a une analogie étroitement codifiée entre microcosme et macrocosme. Elle s’est substituée, depuis notre romantisme à une relation plus individualisée entre un paysage, par exemple, et un état d’âme qui peut être aussi un état de corps.

Cette relation est à double-sens, puisqu’elle ne consiste pas nécessairement, pour le poète, à projeter au dehors son intériorité, mais aussi de s’approprier les qualités des choses. Le poème doit s’inscrire dans la pluralité des sens, que l’équivalence ne peut reconduire à l’unité. Non seulement il se soumet moins que jamais à la continuité discursive, systématiquement compromise par les ruptures syntaxiques, l’ellipse ou la parataxe, mais son fonctionnement analogique s’en trouve perturbé par ses excès mêmes. Ayant à dire ce qui le dépasse et se présente comme une sorte de défi du langage, le poète ne parvient pas toujours à maîtriser cette inquiétante étrangeté qu’en l’inscrivant dans une forme qui fait place au retour du même, et qui rend de la sorte son expérience partageable et communicable.

Le linguiste dirait, bien entendu, que l’écriture doit tout au langage ; mais je pense, sans contester le caractère de cette évidence, que le statut de la linguistique s’appuie trop comme une étude scientifique de la langue, contraire au sens même de la poésie. La méthode phonologique devient un modèle opératoire pour le linguiste, en syntaxe, même si les notions de binarisme et d’universalité sont loin de faire l’unanimité entre eux, et si la définition du phonème en traits articulatoires est considérée comme un recours à une substance phonique, (écartée par la théorie). Si l’on pense que le seul référant de la parole est la langue, on en arrive à imaginer que toute expression appartient d’abord à la langue dans la relation qu’un signifiant entretient à d’autres signifiants au sein de la structure du langage. Cela devient, dans le cadre poétique insupportable et restrictif car si on devait l’appliquer à la poésie, cette dernière n’aurait guère de sens ; elle prend son caractère, son indépendance, et toute son acceptation dans son élan vers l’indicible vers l’expression vivante et libre de la pensée. Et l’on sait combien la pensée ne se réduit pas aux mécanismes du langage dont elle se sert simplement pour exprimer, dans les grandes lignes. Bien entendu, le poète doit avoir une maîtrise du langage, mais il ne doit pas mettre cette expérience au service de ce qui ne serait qu’une technique. On pourrait donc opposer au raisonnement du linguiste que la parole poétique est d’abord une sensibilité qui n’est pas une propriété du langage qui, lui, n’est qu’un outil.

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La poésie utilise la puissance des mots de tous les jours tout en les revitalisant. Il est incontestable qu’elle les assemble, qu’elle les cisèle d’une façon qui n’est pas ordinaire ou attendue afin de leur rendre leur sens d’origine, étymologique. Elle est atypique ; pensées et sentiments doivent descendre vers les profondeurs de l’être humain. Un poème doit s’écrire tout seul, je veux dire par là qu’un mot doit en appeler un autre, sans que le poète n’ait à rechercher des effets véhiculés par une écriture fondée sur un langage multiforme, stéréotypé et ambigu ; sans opposer la langue, composante sociale du langage, et l’exercice de la parole. Le poète doit à la fois être neuf et étranger à la langue puisque la poésie est incantatoire, magique. Automatiquement, elle prendra des accents lyriques et fera alors presque chanter pour apparaître les choses qu’elle évoque.

Il n’y a rien à expliquer dans un poème, et, comme le soulignait avec juste raison Jean Cocteau dans son ouvrage « La difficulté d’être » : la poésie cesse l’idée. Toute idée la tue. Les sons, puisqu’il s’agit d’eux, doivent exprimer le sens. Si l’on désire, par exemple, représenter un sentiment de rapidité et de douceur à la fois, on pourra avoir recours à des vers courts, aux allitérations, aux assonances.

Deux mouvements régissent, en fait, la création poétique : l’inspiration, qui est un mouvement spontané, don des dieux par extrapolation, et la méditation, faculté que le travail et la volonté engendrent et approfondissent. Si la poésie, comme je l’ai indiqué plus haut, ne peut être définie comme un véhicule d’idées, cela ne veut pas dire qu’elle n’en a pas. On peut estimer que la poésie atteint ce qu’elle cherche, sans que l’on sache très bien l’objet de sa recherche. Cela n’est pas contradictoire puisque le poète, de tout temps, dans le poème, s’est inspiré de la vérité de l’être au monde, de la richesse de l’âme, de l’amour, de la beauté de la nature, et de tout ce dont l’homme est en quête de façon parfois très vague. Il fait cela par intuition, par analogie, par l’image. Il diffère et s’éloigne en ce sens de la philosophie, bien que la quête soit la même, mais avec d’autres méthodes, sans s’enfermer dans le carcan de la pensée rationnelle.

Novalis a symbolisé cette opposition en écrivant (je cite) : « La philosophie est l’hôpital de la poésie ». C’est un peu, en quelque sorte comme une reconnaissance tendant à affirmer la supériorité de l’intuition sur la preuve. À l’époque des "Surréalistes" André Breton, dans « Les pas perdus » défendait la thèse que « la poésie n’a de rôle à jouer qu’au-delà de la philosophie ». Je ne peux résister au désir d’exposer ce petit extrait du livre de Pierre Boujut, découvert dans ses « Conseils aux poètes » :
LES PHILOSOPHES

Les philosophes sont toujours en retard
Sur les poètes
D’une image
D’une idée
D’un siècle
D’une éternité.
Mais je les aime bien
Parce qu’ils mettent beaucoup d’esprit
À ne comprendre rien.


Sans être aussi doctrinaire, je dirai qu’il existe des idées fortes, grandioses, qui trouvent leur place dans la forme poétique. Je ne citerai que Vigny ou Victor Hugo dont on ne peut s’empêcher, à leur lecture, d’affirmer qu’ils étaient des penseurs. Le problème est que la philosophie, aujourd’hui, est devenue très technique, voire incompréhensible pour les « non-initiés ». Et le mot penseur est bien dévalué, il faut le reconnaître. On perçoit parfaitement les thèmes de Victor Hugo et sa philosophie, ainsi que ses aperçus métaphysiques ; mais force est de reconnaître que ce ne sont pas leurs richesses (bien réelles pourtant) qui en font un poète. Laissons le mot de la fin, pour conclure ce chapitre, en donnant la parole à Paul Valéry (je cite) : « Philosopher en vers, ce fut, et c’est encore vouloir jouer aux échecs selon les règles du jeu de Dames »(fin de citation)

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On l’aura compris, la poésie doit rester récréative ; elle doit être uniquement la source de l’émotion et du plaisir, se tournant vers son seul contenu. On ne demande pas à la poésie un côté sentencieux car elle ne développe pas l’ambition d’un dictionnaire. Michel Houellebecq ; dans « Rester vivant », en faisant référence au poème, écrit (je cite) : « l’émotion abolit la chaîne causale ; elle est la seule capable de faire percevoir les choses en soi ; la transmission de cette perception est l’objet de la poésie ». (Fin de citation). L’intelligence qui se donne à soi dans la parole poétique est fondamentalement plus large que l’intellect qui veut l’analyser, la décortiquer en éléments linguistiques. En une simple phrase : rendons la poésie aux véritables poètes, et oublions que le langage empirique en dénature profondément l’idée et le sens. Car, en voulant en faire seulement un outil au détriment de ce bel habillage qui doit saisir l’esprit, nous risquons d’en faire seulement un discours limité de communication. La poésie est plaisir affectif, un point final.

Certains poèmes, aujourd’hui, sont totalement dénués de cette quête de beauté, sous le couvert d’un babillage incohérent ; on ne ressent aucune jubilation de lecture, aucun intérêt, aucune émotion. Ils ne sont qu’une succession de mots davantage proches de la charade et du puzzle que du poème à proprement parler. Le poème doit vivre d’intuitions, d’illuminations, de révélation, de rêves, et il exige qu’on y mette des formes, car sa médiocrité devient vite insupportable. « L’on n’écrit que pour être entendu ; mais il faut du moins, en écrivant, faire entendre de belles choses », disait monsieur Jean de la Bruyère. Beaucoup l’oublient sous le prétexte du « modernisme » et que la poésie doit évoluer comme toutes choses de la vie. Encore faut-il savoir qu’on ne peut opposer la finesse de l’imagination à la puissance de l’intuition. Pour les conjuguer, le rêve doit subodorer l’idée afin que la préfiguration et les apparences prennent corps dans la formulation. Car la poésie nous fait aussi découvrir brutalement les choses que nous ne voyions plus à force de trop les voir ; elle éclaire tel ou tel objet d’une nouvelle lumière, d’une nouvelle dimension, et cela tout simplement, parce qu’elle en parle autrement. Autrement ne veut pas dire n’importe comment. En nous dévoilant ces objets et le plaisir d’avoir découvert une ressemblance entre eux, puis de les rassembler, elle fait en sorte que l’image de l’un devienne le miroir de l’autre, les mettant en rapport étroit.

Un poème doit être conçu pour être entendu ; faisons en sorte qu’il soit fait également pour être regardé, devenant image, œuvre plastique. Il sera alors à la fois verbal et visuel. Au milieu d’une foule d’aspirants, le poète est d’abord reconnu par les autres, parfois par ses pairs, poètes déjà intronisés, et par les lecteurs charmés, comme le furent les auditeurs d’Orphée. Il n’est pas marqué d’un signe visible particulier, bien au contraire, il est simplement celui qui sait s’exprimer, dire les mots d’amour, observer la nature, et transmettre les mots du cœur et de l’âme dans lesquels tous doivent se reconnaître. Bien entendu, cela sous-entend un travail littéraire en amont, et l’apprentissage doit conduire peu à peu à la maîtrise. Le « don » ne s’explique pas, et, comme le dit la vieille sentence : « le génie, c’est 10% d’inspiration et 90% de transpiration ».

Le poète crée, et sa création, souvent, lui échappe car elle est différente de l’idée qu’il pouvait s’en faire, plus grande que lui. Pour qu’il soit en position de découvrir SA création, il faut supposer qu’il est un inspiré qui livre souvent un monde qu’il ne possède pas, mais qui lui a été dicté : il découvre donc ce monde presque en même temps que ses lecteurs. Pour comprendre cette forme d’interprétation qu’est la poésie, il faut presque avoir une idée du ciel, de l’éternité, de Dieu. Il faut être capable de rêver et de s’abstraire du monde dans lequel on vit. L’inspiration est cela même : une obéissance au désir pur d’écrire, dans l’oubli des règles qui régissent l’écriture. Être possédé par cette « force secrète » qu’est l’inspiration c’est acquérir l’aptitude que la parole ne peut avoir de fin ; le délice en devient poétique car il prend la forme d’un éveil sensible. Autrement dit, la poésie doit s’éprouver comme un pur sentiment de soi ; elle est un espace ouvert au silence, sans la pensée ordinaire et son bavardage continuel. Le silence de la pensée dans l’éveil des sens : une extase créatrice.

Poètes, frères de lumières,
Engouffrons notre amour au cœur de chaque mot.
Marcel Chabot, in : « La Proue. Mars 1934 »


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Avec cette remarquable sensation qui commence chez le poète en évoquant directement le contact du toucher, de la terre et de l’efflorescence des couleurs, du mouvement, autrement dit très proche, au sens métaphysique, de l’expérience de la grâce de l’éphémère, culmine cette expansion d’une réalité fondamentale qui se génère au travers des possibilités exaltantes de l’expression verbale. Le poème est ce terme générique qui, de tout temps, a désigné aussi bien une courte composition qu’une œuvre plus ambitieuse ayant pour critère l’unité d’inspiration

Il existe, aujourd’hui, une nouvelle conception de la poésie, ce que H. Meschonnie appelle « le poème libre », en assez étroite relation avec la poésie dite libérée. Autrement dit, le poète invente lui-même la forme qu’il désire donner à sa composition, non par une absence de forme, mais celle qui, à ses yeux, convient le mieux au poème, à son souffle propre, sans abandonner l’idée originelle. Cela ne signifie pas que le poète des temps modernes se refuse systématiquement à tout recours à des modèles plus ou moins traditionnels, mais il montre, tout au moins, que la poésie ne s’est pas coupée, pour autant, de son héritage. Il conserve des structures récurrentes formant une unité, avec de nouvelles recherches de cadence, de sonorité et d’images, tout en maintenant les mouvements lyriques de l’âme comme valeur ornementale, jouant avec ses timbres, mais également avec des rimes plus ou moins dissimulées, faisant appel à quelques nouvelles licences poétiques. Peut-on, pour autant, parler de crise poétique ? Si la poésie contemporaine s’écarte des règles anciennes, elle fait toujours référence aux anciennes règles et codifications ; la variété est de mise puisque les poètes actuels, pour nombre d’entre eux, adoptent des formes qu’ils modulent à leur gré. Gilles Sorgel dans son ouvrage consacré à la poésie classique et aux dissidents, écrivait :

« Les règles ne sont pas des barrières,
ce sont des rampes souples qui nous guident vers la perfection. »



La poésie s’ouvre donc à un nouveau champ d’exploration. En même temps que cette ouverture naît une définition de plus en plus difficile de son domaine, qui s’étend désormais bien au-delà du vers.

Devant cette grande variété de formes qui caractérise la poésie moderne, certains théoriciens proposent de distinguer, selon les catégories saussuriennes, des poètes du signifié, et des poètes du signifiant, les uns se chargeant de dire le désir, les grandes vagues du psychisme humain, le sens du monde, tandis que les autres se portent davantage vers l’exploration pure de cet univers du langage, vers le travail exclusif du signifiant.

Cette distinction me paraît assez logique et pertinente, si l’on pense à l’exemple limite et expérimental des poètes du signifiant qui jouent uniquement sur le côté acoustique du langage. En poésie, nous devons avoir en mémoire que si la métaphore a une unique structure, elle possède, de fait, deux fonctions : l’une rhétorique, l’autre poétique. Mais cette fonction poétique, si elle est intégrée à une théorie linguistique globale qui définit l’objet de la poétique par rapport à la littérature, comme par exemple la réponse à la question : -« Qu’est ce qui fait d’un message verbal une œuvre d’art ? » induit deux malentendus par rapport à l’étude spécifique de la poésie :

- D’une part, il étend alors la définition de la poétique à toute littéralité, et la poésie n’est pas concernée ;

- D’autre part, il réduit le concept poétique à un pur formalisme qui ne saurait rendre compte de la poésie.

C’est ce statisme et ce formalisme qui sont reprochés, car c’est la poésie qui y perd sa spécificité, la poétique se diluant ainsi dans l’analyse linguistique. Car la poésie n’est pas que linguistique, loin s’en faut. La fonction poétique est une des fonctions du langage ; elle est donc à l’œuvre dans tout acte de ce angage ; en revanche, elle n’est pas exclusive de la poésie, même si cette dernière la met particulièrement en avant. Ainsi, la poésie se situe, par rapport au langage, dans cette situation paradoxale que résume bien Octavio Paz dans « L’Art et la Lyre » :

« L’expérience poétique est irréductible à la parole, et cependant seule la parole existe. »


LE PHILOSOPHER POÉTISANT
OU LE POÉTISER PHILOSOPHANT ? ( 8 )


On s’en rend bien compte, la poésie n’est pas (et ne sera jamais) un simple exercice verbal, ni de jeux de mots destinés uniquement à obéir à des sonorités pour convenir aux seuls désirs de la rime. Son essence parait évanescente, comme soumise aux caprices de la subjectivité individuelle. Elle n’est pas, non plus, réservée à un petit aréopage d’initiés, ce qui signifierait l’enfermer dans un formalisme purement conventionnel avec de grands risques d’hermétisme. Comme l’a fait remarquer Paul Éluard : « la poésie doit exprimer une expression élevée de l’âme humaine ; un langage d’espoir avec des mots qui chantent, à la fois porteurs d’intelligence profonde, de raison fondée sur l’instinct, sur l’amour de la vie, sur la vérité ».
Elle s’articule aussi autour d’une écriture dite de circonstance, et sera toujours engagée car elle fournit, à la fois, l’occasion et la matière. On peut passer directement de la rêverie poétique à l’évocation politique au nom d’un idéal d’humanité, comme l’ont fait Ronsard et d’Aubigné, ou encore Chénier, Hugo et Lamartine, dans une moindre mesure. On peut affirmer que la poésie agit sur le plan moral et social dans une grande variété de formes et de tons. En fait, le poète est celui qui est capable d’écrire dans tous les genres, et qui peut changer de registre plutôt que de modalité d’expression, qu’il parle d’espérance ou de désespoir. Le courant poétique est, par conséquent, un mouvement de pensée étant donné que le poète interroge et s’interroge.

Plus qu’une forme, la poésie appartient à un état d’esprit. On peut trouver cette tendance psychologique chez la plupart des poètes qui font référence au classicisme, et dont le modèle est à chercher dans la tradition gréco-latine, dans la « maïeutique» d’un Socrate, comme dans tous les dialogues philosophiques qu’affectionnaient les anciens. La maïeutique étant cette méthode socratique du dialogue ou du questionnement qui permet à l’esprit « d’accoucher » de ses pensées et de ses réflexions.

En poésie, l’espace est spiritualisé, l’imagination reste flottante car les strophes véhiculent une sorte de « vibration », une modulation, sans en figer le sens de la communication. La poésie respire et s’épanouit quand il y a régularité du fonctionnement du poème, et si le poète sait jouer sur l’expressivité figurative en établissant des différences rythmiques entre la partie évocatrice des faits et la démarche illocutoire, autrement dit, tout ce qui sert à désigner les actes de la paroles, des dialogues, du discours direct, indirect ou même semi-direct. À cela doit s’ajouter ces moment de grâce, bien entendu, qui mettent en relation avec le Mystère, la configuration d’un paysage, la lumière, les couleurs. Les contours prendront alors un accent symbolique, un empirisme du sensible. De secrètes et subtiles correspondances doivent s’établir dans une exigence herméneutique, art de l’interprétation des paraboles, des symboles, des signes plus ou moins complexes. Le visible et l’invisible doivent devenir immanence et transcendance, donnant naissance aux clés intuitives.

C’est peut-être cette affirmation du dire et la façon dont il se structure qui fait de la poésie un autre langage; elle doit être LE langage plus qu’autre chose qui n’est pas spécifiquement linguistique. Elle est LE rythme que l’on retrouve dans le mouvement, comme la danse ou la musique, et qui, s’appliquant SUR le langage, le soumet à une élaboration qui prend le statut de véritable mutation. Comme l’a écrit Stendhal : « Peut-être, sans cette exaltation de la sensibilité nerveuse qui va jusqu’à la folie, n’y a-t-il pas de génie supérieur dans les arts qui exigent de la tendresse. » Sans verser jusque dans cette démesure je dirai plutôt, comme Gaston Bachelard que "l’image poétique doit émerger dans la conscience comme un produit direct du cœur à l’âme, de l’être humain saisi dans son actualité".

Si la philosophie exige la précision rigoureuse qui revient à l’analyse, à l’abstraction, à la généralisation, et semble requérir plutôt la prose exacte du géomètre, c’est qu’elle est science. Dans la poésie, tout est dans les images, dans les sons, dans l’harmonie, les sentiments, ainsi que dans la souplesse des formes et la vivacité des couleurs : elle est un art. Et pourtant, à l’origine, l’art et la science ont parlé la même langue…


Sources : « Dictionnaire de la Poésie française ». Jacques Charpentreau. Fayard.2006.
« Rhétorique et argumentation ». Jean-Jacques Robrieux. Nathan. 2000.
« Le vers français ». Deloffre F. Sede. 1969.








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La poésie se nourrit aux sources de la prose et s'embellit au concerto des mots. (André Laugier)
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